Extrait de Le Combat Adama, Assa Traoré et Geoffroy de Lagasnerie, 2020

Localiser la politique

Geoffroy de Lagasnerie

Tous les combats sont un peu plus que ce qu'ils sont parce qu'ils portent en eux-mêmes une certaine idée et une certaine représentation, potentiellement transposables, du combat et de la politique. Le Combat Adama est un combat sur le monde social mais c'est aussi un combat sur le mouvement social, sur les formes de la politique et les modalités de l'élaboration d'un discours oppositionnel puissant.

Tu te présentes la plupart du temps non pas comme Assa Traoré mais comme « la sœur d'Adama Traoré ». Tu ne dis pas « mes frères sont en prison », tu dis « les frères d'Adama Traoré ». Le Combat Adama ne se présente pas d'abord comme un combat général « contre les violences policières » ou contre le racisme. C'est, justement, « le Combat Adama » : il part de ce qui s'est passé le 19 juillet 2016 et de ce qui se passe depuis, il s'ancre dans cette localité pour déplier un diagnostic du présent et identifier les systèmes de pouvoir à abattre.

Dire que « le Combat Adama est local », ce n'est pas localiser la thématique des violences policières ou des quartiers populaires par rapport à d'autres thèmes qui seraient, eux, généraux, et ainsi ratifier implicitement l'idée selon laquelle il s'agirait d'un problème secondaire. Cette définition du Combat Adama porte au contraire en elle-même une interrogation sur le mouvement social et les modes de construction des différents mouvements qui le composent. Le mot « local » revient très souvent dans le Combat Adama et c'est un marqueur d'une manière particulière de construire l'action politique et d'interpeller l'espace des luttes.

Dans La Distinction, Pierre Bourdieu affirmait que le mépris de la presse dite générale pour les faits divers que l'on trouve dans la presse dite régionale se fonde sur l'oubli que beaucoup d'informations présentées comme générales dans la presse dite nationale (décorations, nominations, luttes personnelles intragouvernementales par exemple, etc.) sont en réalité des faits divers locaux présentés comme généraux car localisés dans la bourgeoisie parisienne.

De la même manière, dans l'espace politique, les luttes qui se présentent comme générales ou comme devant rassembler tout le monde sont toujours des luttes particulières : elles parlent de certaines questions, elles concernent certaines personnes et pas d'autres, elles affrontent des pouvoirs particuliers. Qu'elles parlent du travail, du chômage, des transports, les mobilisations ont toujours des points d'ancrage spécifiques mais qu'elles dénient parfois.

Dire que « le Combat Adama est local », c'est dire à tous ceux qui prétendent le contraire : « Le vôtre aussi. » Le vôtre l'est aussi, nécessairement. Il n'y a pas de questions générales et d'autres locales. Il n'y a que des questions locales. Cette interpellation vise notamment la manière dont la gauche traditionnelle fonde encore aujourd'hui très largement ses diagnostics et mots d'ordre sur un économisme simpliste qui la conduit à reléguer la question raciale et policière au second plan. Cette construction montre que, loin d'être généraux, ses discours et analyses reposent en fait sur l'exclusion des expériences des habitants des quartiers populaires, en sorte que l'absence de ces populations dans le mouvement social ou leur distance avec la gauche n'est pas un hasard mais une conséquence des exclusions constitutives de cette politique. L'économisme apparaît alors pour ce qu'il est : du racisme en col blanc. Un localisme de classe et de race.

L'objectif d'une telle interpellation n'est pas d'aboutir à la reconstruction d'un mouvement social qui serait, enfin, réellement général parce qu'il parviendrait à s'émanciper de ses ancrages déniés et inconscients. Ce qui est problématique, ce n'est pas qu'une lutte soit locale - elle l'est par définition - mais qu'elle l'ignore. Car alors, la plupart du temps, elle passe à côté d'elle-même, et surtout elle réprime la possibilité que d'autres discours, articulés à d'autres lieux, émergent.

Le Combat Adama s'inscrit dans une redéfinition de l'espace de la lutte et de la pensée politiques. La question qui se pose est celle-ci : comment construit-on une lutte politique ? Sur quelles bases ? Avec quels objectifs ? L’une des possibilités qui marquent fortement l'espace de la lutte et de la critique sociale est de penser qu'un mouvement social doit être général, ou plutôt qu'il doit, pour être efficace, se généraliser afin d'atteindre réellement « le système » et produire de la transformation. Cette conception prend par exemple la forme de l'appel quasi rituel à la convergence des luttes. Pour être efficaces, les luttes sectorielles devraient « converger ». Cette injonction a pour conséquence que, dès qu'une lutte émerge, elle semble considérer qu'elle doit se développer en rejoignant d'autres luttes, qui elles-mêmes doivent intégrer d'autres luttes, et toutes ces luttes devraient combattre ensemble un ennemi commun, souvent désigné à travers des catégories abstraites, comme « la répression », « l'État colonial », « l'État capitaliste », « l'État libéral-sécuritaire », qui serait l'entité unique à partir de laquelle se diffuseraient les pouvoirs qui affecteraient tous ensemble les jeunes Noirs et les jeunes Arabes, les militants, les migrants, les sans-papiers, les prisonniers, les infirmiers, les ouvriers, les étudiants...

Cette politique de la généralité représente la manière dont le mouvement social croit devoir se constituer pour se donner de la puissance. En fait, c'est celle qui fabrique de l'impuissance et de la stagnation.

D'abord cette conception restaure une sorte de monisme politique et social : elle présuppose l'existence d'un système à abattre et que toutes les luttes feraient face à un même pouvoir ou à des pouvoirs logiquement liés entre eux. Il peut arriver bien sûr que certaines luttes sectorielles visent en fait un même système de pouvoir et qu'elles doivent s'assembler, mais il arrive aussi très souvent que ce ne soit pas du tout le cas. Nous vivons dans un monde chaotique et hétérogène. Des logiques incohérentes y sont à l'œuvre. Et de nombreuses luttes font face à des pouvoirs spécifiques qui sont relativement autonomes vis-à-vis d'autres pouvoirs.